Le jour du beurre
06 mars 2011
« La tradition voulait que le Jour du beurre, on apporte son propre pot de crème. Chaque enfant arrivait à l'école avec un demi-litre de crème épaisse et rien ne pouvait nous rendre plus heureux que le Jour du beurre....
….L'institutrice se contentait de nous dire à tous, un matin, de prévenir nos mères que le lendemain il faudrait apporter chacun un demi-litre de crème , de la crème épaisse et fouettée, et alors nous comprenions que c'était parti.
En maternelle, bien sûr, nous n'avions aucune idée de ce qui se préparait, mais une fois arrivés en CP, dès que nous entendions le mot « crème », nous savions . Une sorte d'instinct, parce que nous étions déjà passés par là une fois, contrairement aux bébés dans la pièce à côté....
...Nous ne nous rappelons strictement rien de la partie scolaire. Hormis le Jour du beurre qui était censé être vaguement éducatif.
Nous nous asseyions dans la cuisine de Mme Lackman, et c'est la seule occasion pour laquelle nous étions autorisés à pénétrer chez elle – l'accès nous était interdit même lorsqu'elle nous préparait des biscuits, ce qui avait lieu une fois tous les trente six du mois ….
Nous étions heureux que le Jour du beurre soit arrivé .
Nous nous asseyions donc sur nos chaises de maternelle, que l'on avait apportées dans la cuisine et disposées en un cercle parfait. Mme Lackman sortait des pots en verre bleuté, avec couvercle en métal qui se visse, et elle les remplissait de crème épaisse.
Puis nous prenions les récipients pour les répartir entre nous. Les enfants qui devaient passer en premier tenaient le leur comme s'il s'agissait du Saint Graal, rempli de crème bleutée. Puis, au signal de Mme Lackman, les premiers se mettaient à secouer les pots. Au bout d'un moment, Mme Lackman donnait un deuxième signal et chaque pot passait au voisin de droite, qui se mettait à son tour à l'agiter, et ainsi de suite tout autour du cercle.
La masse blanche se mettait à mousser dans le bocal, puis à épaissir comme de la crème fouettée. Et c'est alors que se produisait le miracle.
La crème se transformait peu à peu en beurre. Le liquide se séparait de la boule de crème, et la partie coagulée se mettait à tourner au jaune verdâtre.
Nous continuions à secouer comme des fous, sachant que l'objet de nos efforts était désormais à portée de mains. Mme Lackman se trouvait alors dans un état d'excitation avancé et ses encouragements redonnaient à nos bras épuisés la force de gigoter frénétiquement.
La crème finissait par former des globes ronds à l'intérieur des pots et produisait un bruit mat et humide en montant et en descendant contre la paroi en verre, avant de cogner contre le couvercle puis contre le fond. Le liquide laiteux et inutile giclait autour de la masse jaune.
Enfin venait le moment de s'arrêter. Mme Lackman ouvrait les bocaux et, à l'intérieur de chacun, découvrait une boule ronde de beurre. Du beurre doux et frais....
Puis Mme Lackman lissait chaque petite motte de beurre pour en faire une petite boule molle et parfaite, qu'elle enveloppait dans du papier paraffiné avant de la mettre dans son réfrigérateur.
...Et c'est alors que le sens véritable du rituel apparaissait. Mme Lackman manquait de beurre...
Je l'imagine sans mal, assise près de son rejeton psychopathe, en train d'étaler son beurre gratuit sur de grosses pommes de terre fumantes et se vautrant dans une débauche de sensualité gastronomique....
… Et pourvu qu'on me donne un peu de crème fraîche épaisse – de la crème fouettée épaisse- et, bien sûr un pot en verre avec un couvercle qui se visse à fond ou qui se ferme hermétiquement avec un anneau en caoutchouc orange , je serais capable de produire une livre ou deux de beurre, même si je me retrouvais en plein désert, même au beau milieu de la toundra nue et glacée, même tout seul sans aucun espoir de salut, même sans le moindre cracker à l'horizon. Tout ce j'aurais à faire, c'est à secouer le pot . »
Extrait de « Féroces » (Robert GOOLRICK)
Cet ouvrage fait partie de la sélection de la Médiathèque de Lomme, pour le Prix du Marais 2011.
Dans le même chapitre, le pipi dans la culotte, évocateur pour les grands enfants que nous sommes !!